Lysiane Panighini Praticienne Narrative

Régimes et société

 

Questions posées par Caroline Franc-Desages, journaliste.  

 

 

Au niveau psychique, comment décrirais-tu le processus qui s'enclenche lorsqu'on fait un régime ?


Il y a deux processus. Le processus déclencheur, et celui qui s'enclenche lorsqu'on fait le régime. Les 2 sont à mon avis liés et difficile de les dissocier.

Le processus déclencheur est complexe mais en gros il est à mettre en relation directe avec une pression extérieure dont les origines sont directement sociétales.


À ce jour et depuis environ une vingtaine d'années, jamais le corps dans la société occidentale n'a eu une telle place. Il est l'objet de préoccupations diverses que ce soit dans la gestion de son apparence ou dans la signification qu'il prend pour soi et aux yeux des autres.

Il est de plus en plus question de libération corporelle, du droit de disposer de son corps à tous les stades de la vie.

Paradoxalement, la manipulation extérieure est très importante, et non conscientisée, l'individu croit toujours décider librement à partir d'un pseudo besoin totalement sous influence. 


 ( Une grande partie de mon travail consiste d'ailleurs à faire que la personne se rende compte que ce n'est pas elle la coupable, mais qu'elle est avant tout "victime" d'une manipulation extérieure)

La société de consommation, les médias, la presse, la publicité, le cinéma, l'évolution de la chirurgie, jouent un rôle déterminant dans ce culte du corps.

La création de standard esthétique, de normes, et la diffusion des méthodes pour y arriver font prendre conscience aux individus que leur apparence est déterminante dans leurs rapports sociaux et que le corps est un capital à entretenir.

(Il est d'ailleurs question dans les publicités " de préserver son capital beauté")

L'image a une place dominante et est présente partout, que ce soit par exemple, sur les affiches publicitaires, ou dans les moyens mis en oeuvre pour observer son propre corps (éclairages spéciaux, nombreuses vitrines réfléchissantes dans les rues, etc.).

A cela s'ajoute, un auto-contrôle constant, qui agit sur les attitudes, les comportements les plus privés (d'hygiène, de santé, de sexualité).

Derrière l'apparente libération des corps se cachent de nouvelles contraintes et de nouveaux impératifs perturbant entre autres, les comportements alimentaires.

 

Le déclencheur sera donc associé à un désir d'identification à certaines images, de rentrer dans une norme, de correspondre à l'idée de la beauté proposée par la société d'une manière générale.

Quant au processus qui s'enclenche lorsqu'on fait un régime, cela peut être de cet ordre.

"Tout va s'arranger dans ma vie, je vais avoir un copain, on va me trouver belle, je vais enfin pouvoir être heureuse..."( sous entendu, tous mes problèmes sont à mettre sur le compte de mes rondeurs, bien sur, y compris si elles sont fictives)


En réalité, le fait de se mettre au régime enclenche un processus psychologique d'euphorie illusoire, mettant en avant l'idée qu'enfin j'ai  la possibilité de dominer la situation, ma vie, ainsi que d'avoir un certain pouvoir sur la suite des événements.

 

 

 

 

Pourquoi au départ on se sent finalement si puissants et si bien ? 

 Lorsque nous nous sentons puissants, c'est parce que nous avons connu l'impuissance  face à comportement alimentaire qui nous dépasse.

Un mangeur régulé ( j'entends qui n'est  jamais passé par la phase régime) ne connait pas cette notion de puissance face a sa prise alimentaire. Il n'a rien à dominer car il n'a jamais été dominé par elle.

Pour lui, se nourrir est un acte naturel.

De plus, le pouvoir de vaincre et le résultat qui va avec, est extrêmement valorisant en comparaison de l'image que j'ai de moi ( et que je donne de moi) lorsque j'ai mes kgs en trop. C'est a dire une fille nulle, sans volonté, qui se laisse aller...

Un début de résultat prouve à moi et aux autres, que je ne suis pas si nulle que ça, que j'ai de la volonté et que je suis courageuse. 

C'est une image extrêmement valorisante de soi souvent encouragée par l'entourage immédiat. En outre j'insiste beaucoup sur le côté systémique de l'état d'exaltation provoqués par les  premiers kgs perdus.

Pour caricaturer à l'extrême, une jeune femme sur une île déserte n'aurait aucun motif de faire un régime.  Pour que cela ait  du sens, il faut que cela soit vu, commenté, apprécié des autres. Un peu comme un sportif qui dépasserait ses propres records, a quoi cela servirait-il s'il n'y a pas de témoins?

 

Qu'est-ce qu'il fait qu'ensuite ça dérape ? 

Je fais le postulat suivant: tout ce qui est interdit crée la convoitise.  

Tous les régimes ont leurs listes d'aliments interdits ou hypocritement proposés comme étant  moyennement interdits... 

Si certains aliments sont interdits, je les raye de ma carte alimentaire comme je le ferais de l'alcool ou de la drogue (phase d'inhibition). 

Très rapidement ma frustration va grandir je serai obsédée par eux.

Le jour où je serai un peu plus fragile, ce n'est pas 1 pain au chocolat que je vais manger mais 3 ou 4, car en effet, comme c'est interdit, cela ne va pas, en principe, se reproduire de sitôt. ( phase de deshinibition)

 A la suite de ces "transgressions" rapidement récurantes, s'installe un fort sentiment de culpabilité provoquant des émotions négatives sur soi.

Hors c'est bien connu, les émotions négatives font manger " trop", car elles coupent des sensations alimentaires. Elle anesthésient.


Et manger trop fait grossir... C'est donc le retour à la case départ avec généralement quelques kgs en plus comme chacun sait.

Donc voilà, cela dérape parce que la frustration n'est pas tenable dans le temps.

Sans compter qu'à longueur de journées nous sommes en contact avec des injonctions totalement contradictoires: " soyez minces, faites preuve de volonté.. mais pour 3 pots de crèmes au chocolat vous avez le 4 eme gratuit... Impossible de faire 100m sans trouver un endroit ou acheter de la nourriture et ce, à toutes heures...etc.."

Quelles sont les conséquences des régimes à long terme, pas sur le plan du poids mais du rapport à soi et à la nourriture. 

Les conséquences des régimes sont catastrophiques.

D'abord sur le plan social, il crée une désociabilisation. ( plutôt se priver d'une sortie plutôt que de prendre le risque de craquer)

Une marginalisation au sein de sa propre cellule familiale ( repas différent)

Il crée une forte dévalorisation de soi pouvant aller jusqu'à la dépression, lorsqu'il n'est pas respecté. ( ce qui l'est fatalement un jour)

Une diabolisation de l'aliment, avec un risque de perte du goût.

Une coupure avec ses sensations  alimentaires. ( faim ou non faim)

Ne plus reconnaître son seuil de satiété.

Ne plus faire la différence entre un besoin physiologique et un besoin émotionnel de manger.

Perdre le plaisir de manger car à l'origine de pensées négatives.

Est-ce que selon toi il existe des régimes qui marchent ? 

Cela peut paraître bizarre ce que je vais dire, mais si l'objectif d'un régime c'est de faire maigrir, alors on peut dire que tous les régimes marchent.

Ce qui ne marchent pas c'est le concept même du régime, et ce dans le temps.  

Ce qui ne marche pas c'est le fait qu'une personne supprime un certain nombre d'aliments dit grossissants au profit d'autres dits non grossissants.

Car cette manière de faire crée ce qu'on appelle une "restriction cognitive" qui va à l'encontre d'une alimentation sereine, réconfortante, d'une alimentation plaisir.

Mais il y a une alternative aux régimes